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in memoriam
in memoriam

Liliane STRIKER (1937-2004)

 

Pr Striker

 

Le 18 novembre 2004, Liliane Striker nous a quitté après une longue maladie où les moments d’espoirs furent brefs et les innombrables rechutes supportées avec une parfaite maîtrise de soi. Aucune surprise pour qui la connaissait. Presque jusqu’au bout, elle a pu mener le travail de recherche qui lui avait donné très tôt une renommée internationale que ni les années ni le succès n’ont ébréché. Avec Liliane disparaît un des fondateurs de l’anatomie pathologique rénale moderne, celle fondée sur l’étude des lésions jeunes, recherchées et suivies par des biopsies itératives, analysées avec l’idée d’y déceler un signe pouvant éclairer la physiopathologie ou la pathogénie des néphrites, primitives ou secondaires.

 

Liliane Zeligson, née en 1937 au Maroc où son père était un architecte réputé, vint à Paris étudier la médecine. En 1963, guidée par Renée Habib, amie de sa famille, pas encore diplômée elle entre à Tenon pour se consacrer à l’anatomopathologie rénale. La vocation de Liliane était solide, aucun obstacle matériel ne l’arrêtant. Qu’on en juge : il n’y avait pas à Tenon de laboratoire pour étudier les biopsies rénales, le local prêté par un chirurgien ami ayant une surface de moins de 12 m2 ; un pauvre microscope était partiellement à sa disposition ; ses responsabilités familiales étaient a priori incompatibles avec tout engagement en recherche car au foyer l’attendaient un mari, le Dr A. Morel Maroger, et trois enfants de moins de trente mois. Pour tout salaire, elle avait une rémunération d’externe avec toutefois l’espoir d’obtenir, un jour, une modeste bourse de stagiaire de recherche de l’Inserm, organisme en cours de formation où elle sera directeur de recherche 17 ans après. Il en aurait fallu beaucoup plus pour la faire renoncer. De notre côté, nous voulions disposer d’une anatomopathologie rénale sur place, le recrutement spécialisé ne cessant de progresser et notre politique étant d’avoir une biopsie en l’absence de contreindication pour tout patient néphrologique. Aussi, le service s’efforça d’améliorer ses conditions de travail. Ainsi s’établit un climat de confiance réciproque, aveugle au début, qui ne cessa jamais, même après son départ 18 ans plus tard...

 

Dans l’année, Liliane maîtrisa la classification morphologique d’alors des néphrites et sa compétence bénéficia à la réputation du service, dernier né alors en Île-de-France où existaient trois autres unités de néphrologie clinique, Necker–Enfants-Malades, Hôtel-Dieu et Broussais. Sa large expérience en microscopie conventionnelle était parfois étayée par l’électronique, traitée à Necker... Son coup d’œil fit référence d’autant plus vite qu’elle se souvenait de toutes les singularités morphologiques ou cliniques qu’elle avait déjà observées dans des cas analogues. En outre elle maîtrisait la littérature, classique comme la plus récente...

 

Le laboratoire de Liliane faisait partie intégrale de l’unité néphrologique. Les comptes rendus concluaient la lecture et la discussion auxquelles participait l’ensemble du service, biologistes et cliniciens réunis. Les causes, toxiques ou infectieuses, alors si mal identifiées, étaient méticuleusement recherchées, comme les premières publications de Liliane en rendent compte. Citons aussi trois champs d’exploration ayant contribué à la réputation de notre anatomopathologiste : les protéinuries isolées et le contrôle histologique tardif des toxémies gravidiques tous deux marqués par des lésions artériolaires discrètes, trop oubliées aujourd’hui, et enfin les inclusions tubulaires du saturnisme chronique, riches en fer comme Liliane le montra dans une étude expérimentale.

 

Cette première immersion en néphrologie clinique tout venant fut pour beaucoup dans l’ouverture d’esprit qui caractérisait Liliane. Elle ne fut jamais menacée d’adopter une attitude formelle, purement classificatrice et stérilisante si fréquente en pathologie traditionnelle. Ce fut une des raisons de sa fructueuse collaboration avec les cliniciens.

 

Conjointement à l’analyse morphologique des lésions des néphrites chroniques de tout types, Liliane a joué un rôle déterminant dans le secteur de réanimation du service en étudiant les insuffisances rénales aiguës. La biopsie rénale s’y impose au moindre doute clinique sur sa réversibilité, la destruction du rein étant alors menaçante. L’extrême diversité des lésions fut bientôt reconnue à Tenon. Ce n’était pas un jeu de l’esprit mais la base d’une décision thérapeutique étiopathogénique précoce capable de prévenir la destruction irréversible des reins. Il fallait une maîtrise technique pour biopsier sans accident de tels patients.

 

L’étape suivante de son œuvre fut l’application de l’immunologie à l’identification des dépôts glomérulaires d’anticorps ou de complément. Ces techniques furent appliquées systématiquement à la lecture de toutes nos biopsies dès 1967. Ce faisant, en même temps que celui de Necker–Enfants-Malades, le groupe de Liliane fut de ceux qui ont façonné la biopsie rénale pour en faire un outil étiopathogénique dépassant la simple satisfaction iconographique. Ses études ont porté non seulement sur les glomérulonéphrites dites primitives mais surtout sur celles secondaires ou dites de système, particulièrement dysprotéinémie lupus aigu disséminé. Elle a ainsi contribué à insérer la néphrologie à la médecine interne créatrice, le rein devenant un organe porteur de lésions spécifiques, virage ouvrant sur une voie d’autant plus fertile que des prélèvements itératifs suivent l’efficacité des tentatives thérapeutiques. Son article publié dans l’American Journal of Medicine en 1972 portant sur 433 biopsies fit date comme ceux où elle isola et décrivit les lésions des glomérulonéphrites subaiguës dues à des infections latentes, évolutives mais réversibles grâce à un traitement étiologique adapté (NEJM 1976). Ces travaux combinaient la clinique la plus exigeante, la rigueur histologique et l’analyse immunologique.

 

Au cours des 20 années passées à Tenon, Liliane a été un personnage-clé guidant les tentatives malheureusement trop souvent vaines de traitement des néphrites chroniques primitives. Le suivi par des biopsies itératives fut bien précieux pour décider de la poursuite ou de l’abandon de ces essais thérapeutiques.

 

Faut-il rappeler avec quelle générosité Liliane partageait son expérience et son temps avec des néphrologues de nombreux Pays, glorieux ou humbles ? Ils venaient ou faisaient parvenir leurs biopsies et recevaient un compte rendu avec toute la valeur ajoutée qu’elle pouvait donner. Satisfaire avec une générosité spontanée était sa joie.

 

En 1982, au moment où elle quitta Tenon, Liliane orientait sa recherche vers l’identification et l’origine des cellules envahissant les glomérules ou l’interstitium tout en participant à l’étude de la biochimie des structures rénales prélevées en clinique ou sur l’animal d’expérience. Une autre exploitation de l’outil qu’est la biopsie rénale. Malheureusement pour nous, heureusement pour elle, c’est aux États-Unis qu’elle a poursuivi avec succès cette dernière étape de son aventure scientifique. En 1983, partie aux États-Unis, Liliane y épousa Gary Striker, pathologiste rénal américain venu passer à Paris une année sabbatique. Depuis, tous ses travaux sont publiés sous son nouveau nom, le plus souvent avec Gary.

 

Malgré ses fréquents séjours en France, l’amitié et les échanges qui perdurent, les travaux de Liliane et ceux de Tenon ont progressivement divergé. Son courage, sa volonté de chercher, sa générosité et son dynamisme, elle les a conservés et transmis autour d’elle dans les laboratoires où elle a travaillé à Seattle, Bethesda et Miami. Mais le domaine de ses investigations a changé avec son nouvel environnement. À Paris, son laboratoire était un des pôles d’un service clinique, concourant avec d’autres à la vie de notre ruche médicale, abordant la morphologie, la physiologie et la biochimie normales et pathologiques du rein pour aboutir à la prise de décisions immédiates appliquées à des patients par définition tous différents, donc uniques. Outre-Atlantique, elle était intégrée à des laboratoires de recherche fondamentale. Elle fut donc amenée à étudier presque exclusivement des thèmes expérimentaux pointus dont la finalité était une création d’intérêt général pressentie pouvant déboucher sur un concept sans tenir compte de la prise d’une sanction thérapeutique directe. Mener avec succès un tel changement de pensée et le contrôler sur l’animal n’est pas à la portée de tous !

 

La liste de ses 125 publications figurant au Medline depuis 1984 témoigne de la hauteur de ses objectifs : mésangium du rat, différents facteurs génétiques ou acquis modifiant le développement de la glomérulosclérose, diabétique ou non ; culture des cellules glomérulaires, en particulier mésangiales ; influence sur le mésangium de l’insuline et de l’hormone de croissance ; destin des glomérules de souris transgéniques pour l’hormone de croissance en relation avec le mRNA correspondant ; effets de la glycosylation sur la production de la matrice extracellulaire et la protéinurie ; synthèse et dégradation des collagènes I et IV du glomérule ; récepteurs glomérulaires du peptide C natriurétique ; récepteurs des cellules mésangiales pour les estrogènes ; liens entre athérosclérose et glomérulosclérose ; origine médullaire et non rénale des cellules progénitrices du mésangium etc. Un énorme travail touchant par de multiples côtés le sujet crucial qu’est la compréhension de la destruction du glomérule et donc la prévention de l’urémie chronique en particulier celle du diabète. Nul doute que de cette œuvre émergeront des amorces de progrès thérapeutiques.

 

Liliane a laissé derrière elle Madame Zeligson, sa vieille maman plus que nonagénaire, un fils et trois filles aussi brillants l’un que les autres et sept petits enfants. Gary Striker l’a entourée avec tout l’attachement d’un cœur chaud, noble et dévoué. Néphrologie et toutes nos communautés cliniques ou biologiques actives dans notre spécialité leur dit l’émotion et la gratitude qu’elles éprouvent pour l’œuvre accomplie par Liliane. Mais à côté de celle ci, connue de nous tous, qui peut mesurer les joies de l’intelligence que Liliane et son travail ont répandues là où la néphrologie fleurit ? Rares sont ceux qui ont eu cette suprême générosité.

 

Gabriel Richet

 

76, rue d’Assas,

75006 Paris, France

 

 

voir aussi l'hommage paru au JASN

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